Des sans-papiers chez Bouygues

Le 12 octobre 2009, ils font irruption sur un chantier prestigieux près des Champs Élysées, à la stupeur de leur employeur. Tous travaillent pour un sous-traitant de Bouygues depuis des années.

Je me souviens, c’était un samedi. La grève avait démarré quelques jours plus tôt, et je m’étais procuré la liste des piquets. Sur une intuition, je décide de me rendre près des Champs Élysées, sur le chantier d’un luxueux hôtel en cours de réfection où des ouvriers intérimaires ont établi leurs quartiers. Sur place les lieux sont sommaires, des tables et une machine à café ont été installées, dans une autre pièce des matelas et des couvertures sont empilés. Je fais ce jour là la rencontre de ceux que l’on surnommera rapidement, du fait de leur pugnacité, les « guerriers d’Adec ».

(Note : Dans la version courte du film Marche ou rêve, d’une durée de 45 min, un court-métrage proposé en bonus raconte la grève menée par ces ouvriers maliens employés sur des chantiers Bouygues pour faire valoir leurs droits à vivre et travailler en France).

Le doyen de la grève

Lorsque je reviens quelques temps plus tard rue Lapeyrouse, la porte a été cadenassée, depuis un incendie on entre désormais par une des fenêtres (vidéo de l’incendie à venir). Je rencontre pour la deuxième fois N’Faly Doukouré, un vieil homme singulier. Du fait de son grand âge, celui que tous appellent chaleureusement « M. Doukouré » s’est imposé comme le héraut de ce groupe d’ouvriers maliens. L’allure frêle, la barbe grisonnante, il s’installe sur un tas de matelas pour nous raconter son histoire :

Après avoir fait « un travail de fourmi » pour préparer en secret leur action, explique-t-il,  ces intérimaires ont décidé de se joindre à une grande action en préparation. Le 12 octobre 2009, ils font irruption sur ce chantier sous-traité par la société Adec, une entreprise pour laquelle ces ouvriers travaillent depuis des années et dont ils connaissent très bien le patron (vidéo à venir de leur entrée en grève le 12/10/09).

Le système B

Manœuvres africains comme on en trouve tant d’autres sur les chantiers de France, ces simples ouvriers ont décidé de braver l’un des plus puissants groupes de France. Pour parvenir à être entendus, ils occupent tour à tour de grands chantiers Bouygues, poussant l’audace jusqu’à revenir deux fois envahir avec d’autres camarades du BTP le plus grand chantier d’Ile-de-France : celui de la tour First, à la Défense (lire l’article du Monde en date du 02/11/09), dont nous avons filmé la seconde occupation (voir la bande annonce de Marche ou rêve).

Ces hommes ont conservé tous les badges d’accès sur les chantiers prouvant leur participation depuis des années à de prestigieux chantiers Bouygues : l’Assemblée nationale, le siège de l’OCDE, l’ambassade américaine, la tour First… Dans une petite mallette qu’il emmène partout, Mr Doukouré conserve ces trésors de guerre, qui sont autant de preuves de leur présence sur les chantiers français.

« Ils ont travaillé à l’Assemblée nationale »

 

« Nos visages ne vous sont pas étrangers ». Sur ces affiches, déroulées en janvier devant l’Assemblée nationale, on découvre les portraits de travailleurs migrants. Ceux là ont de nombreux points communs : sans-papiers, ils ont tous été embauchés par Bouygues pour réaliser des travaux dans une annexe de l’Assemblée, ce dont leurs badges de chantier et leurs feuilles de mission attestent. Si leurs visages sont « familiers », c’est que durant des mois les députés les ont croisés, certains parlementaires leur demandant, racontent-ils lors d’un point avec la presse devant une poignée de députés, de faire un peu « moins de bruit avec les marteaux piqueurs »…

Au tour d’Eiffage

Avril 2010. Ne parvenant à se faire entendre ni d’Adec, ni des agences d’intérim qui ont rédigées leurs feuilles de mission, ni de Bouygues, ils décident d’occuper en avril 2010 le chantier parisien d’un autre donneur d’ordre : la société Eiffage. Ils n’occuperont le chantier que quelques jours. Un dernier baroud d’honneur avant l’occupation finale place de la Bastille

aller plus loin

Quelques jours avant qu’ils ne soient reçus à l’Assemblée nationale, en janvier 2010, j’ai interviewé certains grévistes d’Adec sur leur parcours. A cette occasion, l’un d’eux, Djako Niakate, est revenu longuement sur les raisons qui l’avaient fait venir en France et sur ses conditions de travail sur les chantiers français : Écouter son témoignage.